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Saturday, 1 November 2025

Le chant des goals – sur la musique, le sport, les gens et les mythes

Le chant des goals (FR)-

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Il y a des histoires qui sont plus grandes qu'un club, qu'une chanson ou qu'une mélodie. Elles traversent le temps, franchissent les frontières et relient même des personnes qui ne se sont jamais rencontrées. C'est aussi le cas de l'Union Saint-Gilloise : un club belge qui ne joue pas seulement au football, mais qui respire aussi le folklore. [*]

De nombreux fans de football connaissent le célèbre « Bruuuuuuuuuuxelles, ma ville je t'aime... » qui résonne sans cesse dans les tribunes du Parc Duden. Mais les vrais Unionistes chantent aussi, avec la passion qui caractérise l'Union, le chant du club vieux de plus de cent ans, Le chant des goals, avec son refrain « C'est l'Union qui sourit »[*]

« Il rayonne dans les sports en Belgique, parmi tous ceux qui luttent pour l'honneur - Un club fameux dont la force magique - domine tout d'une pure splendeur. Dans les combats, maître des destinées - il fut toujours le héros éclatant - Son nom s'évoque en de glorieux trophées. Et c'est pour lui que nous allons chantant : c'est l'Union, c'est l'Union, c'est l'Union qui sourit... »

Ce qui a commencé il y a plus d'un siècle dans les rues bruxelloises de Saint-Gilles continue de résonner dans les souvenirs, les cafés, les stades – maintenant aussi pendant la Champions League –, avec des échos qui atteignent même les grandes histoires du monde, comme celles du Titanic et de la Grande Guerre. Ou comment la musique, le sport, les mythes et les hommes se sont rencontrés et continuent de se rencontrer.

Bobinus - le chroniqueur

La version originale du Chant des goals fut écrite par Bobinus. Il était actif comme auteur au début du 20e siècle et était également appelé le barde saint-gillois – le barde ou poète de Saint-Gilles. En tant que chroniqueur pour la revue Le Football, il utilisait Bobinus comme pseudonyme, comme c'était alors l'usage.

Le Football

En 1912, à l'occasion du 15e anniversaire de l'Union, il écrivit le légendaire Chant des goals avec le refrain « C'est l'Union qui sourit ». C'est aussi de lui que viendrait la célèbre expression qui résume parfaitement le lien entre le club et le quartier : « Un unioniste est quelqu'un qui a fait sa première crotte sur la Butte ! »  [RTBF]. La Butte était le nom du stade de l'Union avant qu'il ne soit rebaptisé Stade Joseph Marien en 1933, après le décès du légendaire président. Cette année-là commença également la série épique de « l'Union 60 », où le club resta invaincu pendant 60 matchs en première division.

Bobinus était clairement un fervent amateur de l'Union qui suivait intensément le club pendant ses années de gloire. Ses détails biographiques sont rares (continuez simplement à lire, il sera encore démasqué), mais son rôle dans le folklore unioniste est indéniable. Son chant du club résonne encore plus d'un siècle plus tard dans le Parc Duden.

Jean Narcy - le chanteur populaire

Cela est dû en partie au chanteur bruxellois Jean Narcy, qui sortit en 1987 – 75 ans après Bobinus – sa version de C'est l'Union qui sourit [Discogs]. Fait remarquable, il le fit à une époque où l'Union évoluait déjà depuis 14 ans dans les divisions inférieures et connaissait des temps difficiles.

Jean Narcy (1932 - Uccle, 2014)

Jean Narcy (de son vrai nom Jean Huet) était un chanteur de charme bruxellois avec une moustache caractéristique. Il commença sa carrière à treize ans au café-concert La Capitale sur le boulevard Anspach [BRUZZ]. Il devint LA voix du football bruxellois et chanta des chants de club pour l'Union Saint-Gilloise (Le Chant des Goals), le RWDM (Eviva Molenbeek), Anderlecht et aussi pour le Standard de Liège (Allons les rouges et blancs).

Son plus grand succès fut Bravo Eddy (1969), une ode à l'icône du cyclisme Eddy Merckx après sa première victoire au Tour de France. Il réalisa ce morceau avec le légendaire accordéoniste Hector Delfosse, dans l'orchestre duquel il joua pendant près de 25 ans.

Il décéda en 2014, mais son héritage musical perdure dans les stades de football belges.

François-Joseph Popy - le compositeur

Que Bobinus ait écrit le texte et que Jean Narcy ait renforcé la popularité de la chanson est établi. Mais qui a composé la mélodie originale ?

Le Chant des Goals de Bobinus s'avère indéniablement basé sur l'œuvre La marche de Paris de François-Joseph Popy de 1904.


Sur [ArchivIris], on trouve une référence à Popy dans les paroles du Chant des goals. Dans les crédits de la version de Jean Narcy, il est également fait référence à F. Popy [Discogs].

François-Joseph Popy (Lyon, 1874 – Belleville, 1928)

François-Joseph Popy, également connu sous le nom de Francis Popy, était un compositeur français dont la musique est typique de la Belle Époque [Wikipedia]. Sa valse lente  Sphynx  fut incluse dans le livre de musique de la White Star Line. Et ainsi, nous pouvons établir un lien particulier : elle figurait donc au répertoire de l'orchestre du Titanic. James Cameron utilisa un fragment de cette œuvre dans son chef-d'œuvre Titanic de 1997.

Song book White Star Line Titanic 1912



Benoni Van der Gheynst - l'écrivain, le peintre, le blageur

Le lecteur attentif aura remarqué dans les crédits du texte de la chanson sur l'article ArchivIris la mention Paroles de Benoni Van der Ghenyst dit "Bobinus" (1912). Eh oui, Bobinus est l'alter ego de Benoni Van der Gheynst !

Benoni Van der Gheynst (Renaix, 1876 – Nice, 1946) n'était pas seulement un journaliste sportif satirique qui immortalisait en mots et en images les types bruxellois et la culture sportive, mais aussi un peintre reconnu. Il suivit vers 1895-1897 une formation à l'Académie des Beaux-Arts de Bruxelles et peignit des portraits, des personnages, des paysages et des vues de plage, souvent avec une touche impressionniste. Des œuvres connues sont notamment Vendeur de tapis orientaux sur la plage, Chemin de village sous la neige, Vue de Cagnes-sur-Mer, Promenade sur le brise-lames et des vues urbaines de Nice et Venise. Son travail fut exposé à la Triennale de Bruxelles et au Musée Moderne [BraveFineArt]. Ses peintures se trouvent également dans des collections publiques, notamment à la commune d'Anderlecht.

Avec son humour mordant, il était populaire avant la guerre dans les milieux sportifs bruxellois. En 1904, il travailla sur un projet Types et Caractères par Benoni Van der Gheynst, dans lequel il capturait les figures populaires et les caractères bruxellois en peintures et croquis. À partir de 1909, il édita la revue Le Football, dans laquelle il accompagnait ses articles de caricatures qu'il signait « Bobinus ». La publication du Football fut interrompue en 1914 et reprit après l'armistice.

Il publia en 1910 le livre Sport Gai, un recueil de chroniques sportives et satiriques de la période 1909-1910. C'était le premier vrai livre belge sur le football. Il donne un bel aperçu de ce qu'est le football, et surtout de ce qu'étaient les coutumes et usages de l'époque [Le Vif].

Sport Gai, 1910

Benoni Van der Gheynst s'avéra être, dans le Bruxelles occupé, l'un des artistes qui résistaient avec humour en esquissant la vie quotidienne difficile de la population bruxelloise. Sans doute parce que rire de ses propres malheurs aidait à mieux les supporter. Mais ces artistes ne se limitaient pas à l'autodérision : ils désignaient aussi les coupables de tous ces malheurs : bien sûr l'occupant allemand, mais aussi ces Bruxellois qui tiraient d'une manière ou d'une autre profit de l'occupation [CAIRN.info]

En donnant une voix à la culture et à la communauté locales par l'art et la satire, Benoni Van der Gheynst était indéniablement un contributeur au célèbre « zwanze bruxellois » [erfgoed.brussels]

Le chant des goals - musique intemporelle, styles multiples

Au fil des années, différentes interprétations de la musique et des paroles du « Chant des goals (c'est l'Union qui sourit) » sont apparues. Voici une petite collection des plus remarquables.

La plus populaire - Jean Narcy

La version la plus populaire du chant du club de l'Union est bien sûr celle de Jean Narcy. Sa version de C'est l'Union qui sourit est toujours diffusée avant chaque match à domicile au Parc Duden.


La plus ancienne version 7" – Orchestre de Georges Legrand

En 1968, l’Orchestre de Georges Legrand a publié la "Marche officielle de l’Union Royale Saint-Gilloise" dans la "Série Sport 17" de Will Records (WSP-17), avec en face B du single également la " Marche des Supporters de l’Union Royale Saint-Gilloise". Les compositeurs "Popy-Sibre" y sont mentionnés [Discogs]. 

Marche officielle de l'Union Royale Saint-Gilloise, G. Legrand, 1968

7" Marche officielle de l'Union Royale Saint-Gilloise, G. Legrand, 1968 

Legrand a également édité des marches pour d’autres clubs bruxellois tels que le Racing Daring Club de Bruxelles, le R.R.W.D. Molenbeek, le R.S.C. Anderlecht, mais aussi pour de nombreux autres (dont le R. Antwerp F.C., le Beerschot, le K.S.V. Waregem, le Sporting Charleroi, …).


La plus éclectique - Jaune Toujours

En 2000, Jaune Toujours a également sorti une version dans leur style caractéristique qu'on peut mieux décrire comme mestizo, un mélange de salsa, latin, ska, balkanique, punk etc. Le chant est bilingue français/néerlandais.


La plus surprenante - Sitardust

À l'occasion du 125e anniversaire de l'Union, Joachim Lacrosse (supporter, sitariste et professeur de philosophie à l'ULB) a rendu avec son groupe de musique belgo-indien SITARDUST en 2022 un hommage particulièrement beau au club et au chant du club. Le morceau est surprenant à plusieurs égards : outre l'ambiance musicale particulière, il n'utilise pas le couplet universellement connu de la version de Jean Narcy, mais les 2 autres couplets assez méconnus :

« Sans connaître d'inutiles richesses - Sans s'abaisser à de vilains désirs - Sans avoir eu d'écœurants bassesses - Toujours il a su vaincre sans s'asservir, Son souvenir retentit par le monde - C'est un hymne superbe et triomphant - Il éblouit en sa beauté féconde - Et c'est pour lui que nous allons chantant : c'est l'Union, c'est l'Union, c'est l'Union qui sourit... »

« Comme tous ceux qui dépassent les autres - Il a son peuple attiré d'ennemis - C'est son orgueil et c'est aussi le nôtre - On est puissant quand on est tant maudit. Pour notre équipe, nous donnons notre vie - Nous y croyons comme au ciel rayonnant - Nous lui crions notre extase ravie - Et c'est pour lui que nous allons chantant : c'est l'Union, c'est l'Union, c'est l'Union qui sourit... »

Encore plus de styles en 2025 - DEAF8

À l'occasion du 128e anniversaire de l'Union le 1er novembre 2025, DEAF8 a produit encore quelques variantes particulières du chant du club, dont une version pop-jazz unique et atmosphérique dans laquelle les 3 couplets de Bobinus sont intégrés.


Cette version fait partie d'un album qui contient plusieurs interprétations du Chant des goals : une version EDM dance, une version rock puissante, une version jazz instrumentale et une version symphonique dans une atmosphère de Noël magique (qui rappelle la valse originale de Popy).

Une conclusion mythique

La voix de Bobinus, le barde de Saint-Gilles, résonne encore à travers le temps: ses mots ont donné à l'Union une âme qui s'est révélée plus forte que les défaites ou l'oubli. Jean Narcy a insufflé à cette âme un nouveau souffle, permettant au chant du club de continuer à vivre quand les tribunes étaient plus silencieuses. Et quelque part, dans l'écho des mélodies de François-Joseph Popy, résonne la même mélancolie qui traversa autrefois l'océan.

Ainsi se rencontrent trois histoires : le poète qui immortalisa son quartier, le club qui refusa de plier, et la musique qui sut préserver sa beauté même dans le naufrage du Titanic.

Ensemble, ils forment une légende où Bruxelles, l'Union et plusieurs générations de personnes se touchent. Un rappel que le véritable folklore ne périt pas et qu'on continuera éternellement à chanter : c'est l'Union qui sourit !


Erik Pieraert, samedi 01/11/2025, à l'occasion du 128e anniversaire du champion de Belgique en titre, l'Union Saint-Gilloise.


Annexe:

Le chant de goals - paroles - lyrics

Français
Nederlands
English
Il rayonne dans les sports en Belgique,
parmi tous ceux qui luttent pour l’honneur
Un club fameux dont la force magique
domine tout d’une pure splendeur.

Dans les combats, maître des destinées,
il fut toujours le héros éclatant
Son nom s’évoque en de glorieux trophées.
Et c’est pour lui que nous allons chantant:
Zij straalt in de Belgische sport, tussen allen die strijden voor de eer.
Een beroemde club waarvan de magische kracht alles overheerst met pure pracht
In de strijd, meester van het lotwas ze altijd de schitterende held.
Haar naam wordt opgeroepen in glorieuze trofeeën
En het is voor haar dat wij zingen:
It shines in Belgian sports, among all those who fight for honor.
A famous club whose magical strength dominates everything with pure splendor.
In battles, master of destinies, it was always the brilliant hero.
Its name is evoked in glorious trophies.
And it's for them that we go singing:
C’est l’Union, c’est l’UnionC’est l’Union qui sourit.
C’est l’Union, c’est l’Union Saint-Gilloise.
L’astre des sports grandit dans une aube vermeille.
C’est l’Union qui souritC’est l’Union l’éternelle merveille
Chacun l’envie et dit: l’Union s’éveille
Het is Union, het is Union! Het is Union dat glimlacht.
Het is Union, het is Union Saint-Gilloise.
De ster van de sport groeit in een rode dageraad.
Het is Union dat glimlacht. Het is Union, het eeuwige wonder.
Iedereen benijdt haar en zegt: Union ontwaakt.
It's Union, it's Union! It's Union that smiles.
It's Union, it's Union Saint-Gilloise.
The star of sports grows in a vermillion dawn.
It's Union that smiles. It's Union the eternal marvel.
Everyone envies it and says: Union awakens.
Sans connaître d'inutiles richesses
Sans s'abaisser à de vilains désirs
Sans avoir eu d'écœurants bassesses
Toujours il a su vaincre sans s'asservir

Son souvenir retentit par le monde
C'est un hymne superbe et triomphant
Il éblouit en sa beauté féconde
Et c'est pour lui que nous allons chantant:
Zonder te zoeken naar nutteloze rijkdommen
Zonder zich te verlagen tot gemene verlangens
Zonder ooit walgelijke laagheid te kennen.
Steeds wist zij te zegevieren zonder zich te onderwerpen.

Haar herinnering weergalmt door de wereld.
Het is een prachtige en triomfantelijke hymne.
Zij schittert in haar vruchtbare schoonheid
En het is voor haar dat wij zingen:
Without knowing useless riches
Without stooping to vile desires
Without having had disgusting baseness
Always it knew how to win without enslaving itself

Its memory resounds through the world.
It's a superb and triumphant hymn.
It dazzles in its fertile beauty
And it's for them that we go singing:
C'est l' Union, c'est l' Union! ...
Het is Union, het is Union! Het is Union dat glimlacht...
It's Union, it's Union! It's Union that smiles...
Comme tous ceux qui dépassent les autres
Il a son peuple attiré d'ennemis
C'est son orgueil et c'est aussi le nôtre
On est puissant quand on est tant maudit

Pour notre équipe, nous donnons notre vie
Nous y croyons comme au ciel rayonnant
Nous lui crions notre extase ravie
Et c'est pour lui que nous allons chantant:
Zoals allen die de anderen overtreffen, heeft zij vijanden haar tot haar volk aangetrokken.
Het is haar trots en het is ook de onze.
Men is machtig wanneer men zo vervloekt is.

Voor ons team geven wij ons leven.
Wij geloven erin zoals in de stralende hemel.
Wij roepen haar (Union) onze verrukte extase toe.
En het is voor haar dat wij zingen:
Like all those who surpass others It has attracted enemies to its people.
It's its pride and it's also ours
One is powerful when one is so cursed

For our team, we give our life We believe in it like in the radiant sky
We shout to it our delighted ecstasy.
And it's for them that we go singing:
C'est l' Union, c'est l' Union! ...
Het is Union, het is Union! Het is Union dat glimlacht...
It's Union, it's Union! It's Union that smiles...

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